Peu importe Taïwan et Netflix, c’est déjà au Yosemite en free solo qu’Honnold semblait « plus qu’humain ». En ce qui concerne Jornet, le projet States of Elevation a de nouveau prouvé que les limites du possible étaient différentes pour lui.
Pour comprendre, pour tenter d’en tirer des conclusions qui vont bien au-delà du sport, et parce que je m’intéresse à ce sujet depuis des années, je pense qu’il faut lire la trajectoire de ces deux exceptions en tenant compte des travaux d’Antonio Damásio, spécialiste des neurosciences.
Damasio : le possible comme configuration corps‑conscience
Il dit en substance : le corps n’est pas l’exécutant de l’esprit — il est l’esprit en action.
La conscience n’est pas une couche “au-dessus” du corps, elle vient du corps, les émotions sont d’abord des états corporels (rythme cardiaque, tension musculaire, respiration, équilibre hormonal).
Le cerveau en prend acte, les organise, voire les anticipe.
Il parle de :
- Marqueurs somatiques : signaux corporels rapides qui guident les décisions,
- De conscience incarnée : le sentiment de soi naît de la régulation du corps.
Ce qui pourrait être interprété ainsi :
- Les grands performeurs ne “contrôlent” pas leur corps
- Ils sont leur corps, avec une fidélité extrême.
Honnold : la peur ne structure plus la frontière
Chez Honnold, ce qui frappe n’est pas l’absence de peur, mais sa reprogrammation physiologique. Les signaux corporels de base – la peur – semble profondément modifié. Certains chercheurs y voient soit une réactivité de peur très basse, soit un système de régulation tellement entraîné que le cortex préfrontal amortit la montée émotionnelle avant qu’elle ne déborde.
Son corps ne déclenche pas la panique. Il ne “domine” pas la peur par volonté : son système nerveux ne la génère plus de la même façon. Honnold lui‑même insiste sur la désensibilisation progressive
Jornet : l’exploration de la durée et de la répétition
Chez Kilian Jornet, on observe autre chose : une capacité à maintenir l’équilibre physiologique dans des zones normalement destructrices.
Son enchaînement aux USA révèle :
- Une perception très fine de la fatigue
- Une économie gestuelle et mentale
- Un ajustement constant de ses limites internes.
Ici, la frontière du possible se joue dans la capacité à habiter des états corporels extrêmes (fatigue chronique, privation de sommeil, douleur musculaire, monotonie) tout en maintenant un sentiment de soi cohérent, orienté, volontaire.
Dans le langage de Damasio, c’est la manière dont les perceptions liées à l’effort prolongé et au risque (altitude, isolement, météo) sont intégrées dans la narration de soi – non pas comme alarmes terminales mais comme « bruits de fond » du projet – qui permet de considérer l’enchaînement comme possible puis réaliste.
Ce que cela dit du « possible humain »

En croisant Damasio, Honnold et Jornet, on peut tirer au moins quatre enseignements sur ce qui est possible pour l’homme :
- Le possible est d’abord une affaire de perceptions corporelles, pas d’idées abstraites.
- Le possible se déplace par acclimatation émotionnelle.
- Le possible reste situé, pas magique
- Le possible est aussi narratif
Chez Damasio, le soi se construit comme une histoire en cours qui relie les états corporels, les buts, les souvenirs. Les projets de type « States of Elevation » ou un free solo d’El Cap deviennent pensables parce qu’ils s’inscrivent dans une histoire de soi cohérente
Dit autrement : l’ordre du possible pour l’homme n’est pas une liste figée de performances maximales, mais une dynamique. Il dépend de la façon dont un individu apprend à habiter certains états corporels (peur, douleur, effort) sans perdre le fil de sa conscience et de son projet, et de la manière dont il intègre ces états dans le récit qu’il se fait de sa propre vie.
En reliant Antonio Damasio, Honnold et Jornet on peut émettre une idée assez radicale : le « possible humain » n’est pas un plafond abstrait, mais une frontière mouvante dessinée par la manière dont le corps et la conscience se co‑configurent dans le temps.
Ce que j’en pense moi, très humblement, c’est que le sport peut nous aider à mieux nous comprendre nous-mêmes, donc à acquérir une capacité à mieux vivre ou à dépasser certaines limites. Ce qui s’aligne bien avec ma façon d’appréhender le sport, de l’analyser, de penser à son devenir : improve life through sport
